
Chaos
et complexité :
Les
fondements d'une nouvelle psychologie ?
Paru
dans Psychologie Québec, novembre1998
Au
mois d'août 1998 se tenait à Boston le 8ième congrès pour
l'application des nouvelles sciences de
la complexité en psychologie. Ce congrès international organisé par
la Society for Chaos Theory in psychology and Lifes Sciences regroupait
plus d'une centaine d'intervenants (psychologues, psychiatres, mathématiciens,
physiciens) provenant de différents pays qui présentaient leurs recherches
et leurs théories concernant l'application des nouvelles sciences de
la complexité, dans le champs de la psychologie.
Depuis
la parution du livre Chaos: making new science de Gleick en 1987,
cette science est en voie de former un nouveau paradigme qui influence
déjà plusieurs secteurs de la science traditionnelle. Comme le mentionne
Gleick (1987, p.282): "Avant 1986, aucun livre de physiologie ne
contenait le mot fractal, en 1996 je pense que l'on ne trouvera pas un
livre de physiologie qui ne contiendra pas ce mot". Cette nouvelle
science appelée communément science de la complexité ou science du
chaos a vu le jours dans les années soixante et s'est développée notamment
grâce à la puissance de calcul des nouveaux ordinateurs. Elle regroupe
actuellement plusieurs courants qui partagent notamment le fait de reconnaître
le rôle du chaos dans la genèse de la complexité. Trois tendances majeures
s'appliquent a ces théories soient: l'étude des systèmes dynamiques et
chaotiques, dont par exemple la modélisation des systèmes complexes comme
la météo ou l'économie, la deuxième s'intéresse à l'auto-organisation
des systèmes à laquelle on peut inclure les structures dissipatives du
prix Nobel de chimie Prigogine et finalement la géométrie fractale qui
se caractérise par son invariance d'échelle, c'est-à-dire le fait de retrouver
la totalité dans la partie peut importe à quel niveau on observe la structure.
Malgré tous ces développements, il existe une confusion autour du terme
"complexité". Selon John Horgan (1995, p.106) on retrouve plus
de 31 définitions différentes de la complexité. Cependant, la plupart
s'entende sur le fait que la complexité peut émerger d'un état chaotique
et surtout qu'elle peut émerger à partir d'interactions simples. La même
difficulté s'applique au terme "chaos" depuis sa dénomination
par Yorke en 1975. La meilleure définition de la science du chaos pour
le champ de la psychologie est à mon avis est celle de Bütz (1996, p.24)
"Chaos theory, as an unbrella term, describes a holistic process
of adaptative transformation, where, over time, small instabilities may
result in complex behavior, that may eventualy appear random and experienced
as chaos by those accustomed to linear science.". Cette
science s'applique donc à décrire comment les petites variations génèrent,
avec le passage du temps, le chaos qui peut conduire à un niveau supérieur
de complexité. C'est ici la caractéristique fondamentale de ses systèmes
complexes (dont l'humain, la bourse, la météo par exemple font parties)
que leur extrême dépendance aux conditions initiales, le fameux effet
papillon. En effet, plus uns système devient complexe, plus les parties
sont reliées et moins la causalité devient proportionnelle. Ainsi, dans
l'exemple de la prédiction météorologique par exemple, si on néglige un
détail aussi minime qu'un battement d'aile de papillon, nos prédictions
deviennent chaotiques après un certains temps car ce petit détail peut
conduire à une tempête lorsqu'il est plongé dans une courbe de rétroaction.
Cette dépendance aux conditions initiales explique que l'on ne peut pas
prédire la météo après deux jours, mais que l'on peut prédire l'apparition
d'une comète plusieurs siècles avant son apparition. Ce chaos cependant
suivrait des schèmes d'ordre et c'est avec l'avènement de la géométrie
fractale, dont particulièrement les attracteurs fractals, que l'on a pu
dégager et délimiter ces schèmes d'ordres à travers le chaos et d'en modéliser
leur comportements. La
psychologie s'est souvent inspirée des sciences objectives de son époque
pour créer ses modèles, prenons par exemple Erickson, Freud, Jung, il
est donc normal qu'avec l'avènement de cette nouvelle science, des modèles
théoriques et pratiques se développent. Généralement
deux grands champs d'application sont associés à ce nouveau groupe de
théories pour la psychologie soient: 1.
Les mathématiques du chaos, la psychologie cognitive et la psychophysiologie.Les
mathématiques du chaos sont utilisées de plus en plus pour le traitement
des données de recherches d'une façon non linéaire. De nouveaux outils
mathématiques comme les times series analysis, les attracteurs fractals
par exemple sont utilisés de plus en plus pour rendre compte de la complexité
des phénomènes observés et mesurés en sciences humaines. Le congrès développait
une section consacrée à ce thème. Pour
ce qui est des applications au niveau de la psychologie cognitive,
des auteurs comme Stuart Kaufman du Santa Fe Institute et Chris Langton,
figure importante de l'intelligence artificielle, développent des modèles
dont par exemple les structure coopératives, les automates cellulaires
qui peuvent aider à comprendre l'organisation en réseau, les réseaux de
neurones par exemples pour ainsi mieux comprendre les liens entre les
comportements individuels et comportements collectifs d'un système. Ces
modèles permettent aussi de voir comment l'ordre émerge du chaos lorsque
les systèmes arrivent à se maintenir aux frontières du chaos. Le congrès
présentait aussi une section sur ces thèmes.En
psychophysiologie, on observe des dynamiques chaotiques
dans les bulbes olfactifs (Freeman dans, Masterpasqua et Perna, 1997,
p.16), qui indiquent que le chaos constitue une caractéristique essentielle
de l'activité neuronale collective dans tous les processus de perception.
On comprend aussi de plus en plus le rôle du chaos dans le fonctionnement
du cur par exemple (Butz, 1997, p. 74). Suite à ces découvertes,
on a pu modifier par exemple les ondes d'impulsion dans les systèmes artificielles
de stimulation cardiaque en introduisant du chaos. Le chaos fournirait
ainsi plus de souplesse que l'ordre selon ces auteurs. C'est ici l'image
du pont trop adapté à l'environnement qui peut s'écrouler avec l'addition
de la rétroaction trop régulière d'une troupe de soldats a leur passage.
Le congrès offrait des exposés dans ces secteurs de recherche aussi.2.
Le deuxième grand champs d'application est la création de nouvelles métaphores
pour la psychologie théorique et la psychothérapie.Dans
l'application pratique et métaphorique de la théorie du chaos en psychologie,
le congrès présentait par exemple un panel sur la créativité qui peut
émerger des attaques de paniques, les dynamiques archétypiques de Jung
étaient aussi associées aux dynamiques des attracteurs en théorie du chaos,
et aussi on retrouvait un panel intéressant sur une relecture du doublebind
de Gregory Bateson à partir des concepts de dynamiques non-linéaires.
Dans
le prolongement de se secteur, se tenait aussi un atelier d'une journée
sur l'intégration directe pour le champs clinique en psychothérapie qui
fut très intéressant. Michael Bütz, le présentateur et auteur de plusieurs
articles et récemment de deux excellents livres est actuellement l'un
des plus créatif dans ce domaine. Dans l'atelier, l'auteur démontrait
le fait de considérer le chaos comme un état à tolérer et non à fuir si
le système psychique peut le permettre. L'auteur
faisait aussi la différence entre changement et transformation, la personnalité
humaine se transforme, elle ne se change pas comme le veut la tradition
populaire mécanique. Il était fait mention aussi du rôle de la rétroaction
positive et négative qui développe ou rigidifie le système. Ainsi,
la répétition du mécanisme apparemment simple d'évitement par exemple,
avec le passage du temps, comme lors de l'effet papillon fait monter une
anxiété, un chaos psychologique qui inhibe l'adaptation. Juste assez de
chaos, génère la complexité, trop de chaos paralyse le système. La complexité
et la créativité émerge donc aux frontières du chaos. Ceci nous questionne
sur certains cas d'abus de médication qui priverait l'individu de son
chaos créateur. (Voir à ce sujet l'article de Bütz sur la Psychopharmacologie).
Ainsi, tolérer le chaos dans ses limites raisonnables, se maintenir dedans,
affronter ses peurs par exemple aurait de meilleures chance de transformer
le chaos en complexité et une meilleure adaptation, ce que tout behavioriste
connais depuis longtemps. Il
démontrait aussi comment les attracteurs permettent de mieux comprendre
les dynamiques des complexes psychiques dans le champs psychanalytique
par exemple. (Pour en savoir plus sur le rôle des attracteurs en lien
avec les complexes, voir l'article que j'ai écrit dans la revue Frontière
à l'hiver 1998.)Mais
le plus intéressant était de considérer la flèche du temps et de voir
comment se situe l'individu dans son développement. Le désir peut se mouvoir
dans le temps, mais le système existe toujours dans le présent, avec les
traces de ses transformations irréversibles dont parle Prigogine. En identifiant
où est le désir, où est investit l'énergie psychique, on peut intervenir
plus efficacement. Dans l'anxiété, l'énergie disponible est tournée vers
le futur, c'est l'anxiété liée au fait de ne pas pouvoir prédire ce qui
va arriver suite à un événement nouveau. Dans la dépression, l'énergie
est dirigée vers le passé et le système est bloqué.Pour
ceux qui aimerait poursuivre leurs recherches dans ce domaine, l'APA publiait
à lautomne 1997 un excellent livre intitulé : " The
psychological meaning of chaos : Translating Theory Into Practice ".
Il existe aussi quelques revues spécialisées dans le domaine dont la plus
connu: "Nonlinear Dynamics, psychology and the Life Science".
On retrouve aussi des éléments utiles de ces théories dans la mesure de
la personnalité (Voir le numéro spécial de psychological assessment,
1995, Vol 7 sur la théorie du chas dans la mesure).Ce
champs de recherche est à mon avis très prometteur pour toute la science
traditionnelle. La psychologie, qui selon certain, plafonne actuellement
sur le plan théorique, pourrait bénéficier grandement de ce nouveau paradigme.
La plupart des publications en psychologie de ce courant se situent après
1995. Il semble donc que ce nouveau champs risque de se développer dans
toutes les sphères de la psychologie d'ici quelques années. Ce paradigme
offre la possibilité d'intégrer plusieurs approches en unifiant les théories.
Il questionne le rôle de la pathologie, relativise la normalité et nous
invite à nous rapprocher de la nature sous ses formes les plus brutes.
Comme la si bien illustré Michael Crichton dans le film Jurassic Park,
la nature trouve toujours son chemin, même si son chemin est parfois,
bien malgré nous, chaotique
RéférencesButz,
M.R (1994) Psychopharmacology: Psychology's Jurassic Park ? Psychotherapy,
31, 692-699Butz,
M.R, Chamberlain, L., & McCown, W.G (1996) Strange attractors, chaos,
complexity and the art of family therapy, New York, Wiley.Butz
(1997) Chaos and complexity: Implication for psychological theory and
practice, New York, WileyGleick
(1987) Chaos Making a new science, New York, Viking PenguinHaynes
S.N (1995) Introduction to the special section on chaos theory and psychological
assessment. Psychological Assessment, 7, 3-4.Horgan
(1995) From complexity to perplexity. Scientific American, 272 (6), 104-109Masterpasqua
et Perna, (1997) " The psychological meaning of chaos :
Translating Theory Into Practice, American Psychological Association,
Washington Vézina
J.F (1996) Du complexe personnel aux complexes collectifs: Une relecture
métaphorique de Jung à partir de la théorie du chaos. Essai, Université
Laval, Québec.
Vézina,
J.F (1998) Trauma et chaos psychologique: Des incontournables à relier,
Frontière, Vol 10, 3, Montréal
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